Archives départementales de Saône-et-Loire
Département de Saône-et-Loire
Génération 14-18 : à l'épreuve de la guerre

Génération 14-18 : à l'épreuve de la guerre

Nous sommes une génération de fous de Ph Guerry

"Nous sommes une génération de fous"

L’expérience de la guerre marque profondément les soldats et leurs familles. Elle impose séparation, éloignement, risque de mort et échange épistolaire, et bouleverse les relations au sein de la famille, du couple, modifie le rôle de chacun.

Dans ce contexte, les lettres alors, ne se limitent pas à traduire les pensées de chacun mais agissent et font évoluer les relations au sein de la famille.

Comme le démontre l’historien Christophe Prochasson la guerre de 14 constitue « Une étape importante dans la modernisation des relations de couple et au sein même des familles, caractérisée par l’autonomisation des sujets et l’affichage plus net des sentiments. » (1)

(1) 14-18 : Retours d’expériences, Tallandier, coll. « Texto », Paris, 2008. p.238

Des relations familiales chamboulées

Des relations familiales chamboulées

Lettre du 16 octobre 1915

L'angoisse de Louise : " ma dernière illusion a dû encore tomber "

Lettre du 16 octobre 1915

Louise qui avait contenu et essayé de calmer ses inquiétudes dans ses dernières lettres, réagit violemment au récit de son mari de la journée du 11 octobre 1915 :

« Mon Dieu que mon pauvre cœur a été bouleversé et angoissé en lisant ce matin la carte du 11 et ta lettre du 13. Ma dernière illusion a dû encore tomber car je m’étais imaginée que vous ne feriez pas l’assaut »

Comme pendant toute la guerre, c’est par l’envoi de nourriture, de vêtements, que Louise tente de calmer ses angoisses et apporter réconfort à son mari,

« J’ai pleuré, j’ai tremblé mais je viens de retrouver un peu de calme en m’occupant de te faire le petit envoi de saucisson que tu m’avais dit de faire tous les quinze jours. », ainsi que par l’expression de son amour et de sa compassion.

Lettre du 20 octobre 1915, Jean revient sur le grand chagrin éprouvé par Louise mais confirme son intention de tenir sa promesse et de continuer à « te dire la vérité toute nue, fût-elle laide. »


Noël 1916 : " J'espère que tu partiras bientôt du vilain secteur où tu es "

Noël 1916 : " J'espère que tu partiras bientôt du vilain secteur où tu es "

Lettre de Maurice du 28 décembre 1916

A Noël 1916, Jean ne sera pas à Bourges avec sa famille. Il vient d’annoncer à Louise dans une lettre portée par un permissionnaire qu’il remonte aux tranchées dansla Sommecourant décembre. Jean alors secrétaire du colonel, occupe un abri-caverne et est moins exposé. 

Lettre de Maurice du 28 décembre 1916

Maurice, alors âgé de 9 ans, raconte à son père sa journée de Noël « qui aurait été bien meilleure encore si tu avais pu y assister », son Meccano reçu en cadeau, ses résultats scolaires.

Lettre de Maurice du 28 décembre 1916 enregistrée pour la lecture théâtralisée "Un couple dans la tourmente" en 2014

Dans leur lettre de vœux du 28 décembre 1916, André (lettre du 28 décembre 1916), Maurice et Louise (Lettre du 28 décembre 1916) expriment leur souhait que cette nouvelle année apporte la paix et le retour définitif du père et du mari absent.

Dessin animé d'Aurélien Cenet


Louise, chef de famille

Louise, chef de famille

Lettre du 14 avril 1917

En l’absence de son mari, Louise doit faire face à de nouvelles responsabilités comme gérer les finances de la famille ou éduquer seule les enfants. Louise apprend et s’affirme dans ce nouveau rôle. 

En décembre 1915, Jean en conclut sur une affaire de souscription à l’emprunt de guerre :

Te voilà vraiment chef de famille, apte à traiter toutes les questions et d’ajouter C’est parfait, je n’aurais certainement pas fait mieux.

Lettre du 14 décembre 1915

Louise gère la location de l’appartement de Bourges, rue Bourbonnoux les problèmes quotidiens de ravitaillement, de rationnement avec l’utilisation de cartes, de chèreté de la vie qui se font de plus en plus criant notamment en 1917.

Lettre du 14 avril 1917

Louise gère aussi la vigne de Mazilly, les relations avec le vigneron, les vendanges, fait venir du vin, des pommes de terre de Mazilly à Bourges, organise les voyages et les séjours à Mazilly.

Sans conteste et à l’image de bien des femmes françaises, Louise s’émancipe.

 


Jean et la guerre : le citoyen, le soldat et l'homme

Jean et la guerre : le citoyen, le soldat et l'homme


En Belgique : " Nous sommes une génération de fous "

En Belgique : " Nous sommes une génération de fous "

Peinture réalisée par Philippe Guerry

Lettre du 25 février 1916

Il est trop tard pour vaincre d’un côté comme de l’autre.

« A moins d’être une guerre d’usure, et tu sens bien tout ce qu’il y a de redoutable dans ce mot, la prolongation de la guerre est une folie.

Nous sommes une génération de fous, qui payons bien cher nos illusions d’avant. »

Peinture réalisée par Philippe Guerry
(ci-dessous : étapes de construction de la toile)

Peinture réalisée par Philippe Guerry (étapes de construction de la toile)Peinture réalisée par Philippe Guerry (étapes de construction de la toile)Peinture réalisée par Philippe Guerry (étapes de construction de la toile)Peinture réalisée par Philippe Guerry

En Alsace : d'un spectacle à la crise de moral de 1917

En Alsace : d'un spectacle à la crise de moral de 1917

Lettre du 28 juin 1917

En juin 1917, à Arches, Jean assiste à une séance donnée par le Théâtre des armées. Il en relate avec enthousiasme le contenu et le plaisir qu’il en a ressenti :

J’ai écouté de toute mon âme.

Lettre du 28 juin 1917

Dans sa lettre, Jean relie cet événement à ce qu’il analyse comme une nouvelle orientation du commandement militaire à l’égard dela troupe. Aussi, explique-t-il que Pétain, suite à l’échec de la dernière offensive en Champagne, à ses lourdes pertes et au moral en berne, « a senti l’urgente nécessité de reprendre l’armée en main » et « qu’il faut sérieusement compter avec le moral des troupes ».

Il perçoit ainsi les 2 versants de cette politique : « d'un côté des mesures de précaution et de répression pour enrayer les premières manifestations d'indiscipline ; de l'autre des dispositions plus humaines plus paternelles pour rendre la guerre supportable au troupier. »

On retrouve dans sa lettre “non censurée” du 26 juin 1917, son analyse de la crise du moral de 1917 et son long développement sur les remèdes apportés par l’armée.

Théâtre des Armées

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Introspection à l'unisson

Introspection à l'unisson

" Un resserrement de l'âme "

L’impact psychologique de la guerre sur les soldats et sur leurs familles a été profond.
A travers leur échange épistolaire, Jean et Louise en donnent un exemple frappant.

Lettre du 9 novembre 1916 : Jean

Jean s’adonne à une véritable introspection et décortique ce processus d’évolution, avec ses causes et ses effets. Il confie à Louise que son caractère et sa perception de la vie en général ont été considérablement bouleversés par les événements vécus lors de ces deux années de guerre et d’ailleurs il déclare : « Comment ne vous pétrirait-elle pas fortement, surtout quand son action s'exerce aussi longuement ? »

Il constate que ces conditions exceptionnelles d’éloignement, de danger, de proximité avec la mort influeront à l’avenir dans sa manière d’appréhender la vie et écrit-il dans « l’appréciation des joies et des plaisirs, notre échelle d'appréciation sera bien changée ; telle chose autrefois insipide par l'habitude et l'irréflexion, nous paraîtra délicieuse. »

« je suis amené à faire une révision des idées, des principes de conduite, des règles d'action sur lesquels je vivais jusqu'ici ; et cette révision devient peu à peu une lessive. »

Il en retire des principes de vie le menant à ce qu’il nomme « un resserrement de l’âme » mettant en priorité le bonheur de sa famille et considérant avec distance, froideur et « égoïsme » le monde extérieur.

Lettre du 13 novembre 1916 : Louise

Louise dans sa réponse exprime toute la joie qu’elle a de se mettre à l’unisson de la pensée de son mari et de recevoir ses confidences. La guerre et leur correspondance a scellé entre les époux une intimité et une union très forte. Pour l’avenir selon Louise, de cette nouvelle force « jaillira cette vie mieux remplie, ce bonheur plus conscient que nous avons entrevus ensemble. »

Cet échange pose la question de l’impact psychologique de la guerre sur ces générations qui ont vécu la guerre et en quoi il se révèle dans les comportements après-guerre, dans le fatalisme et l’envie de vivre forcenée, dans les relations sociales, dans l’évolution des rôles au sein du couple...


Les remparts, les refuges

Les remparts, les refuges


Exprimer son amour

Exprimer son amour

Le « petit carton », lettre du 1er mai 1917

Le billet doux du 1er mai 1917

Au printemps 1917, à la veille d’une permission, Jean et Louise échangent et se livrent sur leur vie intime et leur relation amoureuse.

Louise reçoit une lettre tendre de son époux. Elle s’autorise dans sa réponse une parenthèse sensible en ces temps sévères et « ne veut pas s’assombrir », elle remet « à une autre fois les conversations sérieuses ou tristes » et exprime ainsi leur relation « Dieu ! que tu sais aimer ta petite femme, Ami Chéri, et comme à son tour elle t’en aime de toute son âme. »

Dans ce petit mot du 1er mai, Louise réagit à la lettre du 26 avril 1917 dans laquelle Jean écrit des propos jugés par lui-même un peu « jeune homme » et conclu que cette période de séparation forcée a fait évoluer leur relation :

Tu as appris à te faire aimer, ou j’ai appris à t’aimer, ou les deux : au fond cela revient au même.

Le fil se prolonge et Jean dans sa lettre du 4 mai évoque avec satisfaction les émotions produites par ce « billet doux ».

Le « petit carton », lettre du 1er mai 1917

 « Plus que jamais, tu es une tendre et bonne petite femme, à qui je dois, même de loin, de douces et profondes émotions.

Et puis ta lettre, brève et poétique, sur joli carton, a des airs de billet doux ; décidément, nous ne sommes pas encore vieillis ni déprimés : si tu savais combien cette constatation est tonifiante ! »


La photo du 7 août 1916

La photo du 7 août 1916

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Les photos sont importantes pour conserver le souvenir et l’image des êtres aimés.
Jean indique qu’il apprécie comme l’écriture ou la lecture des lettres, les temps consacrés à regarder ses photographies ou à les montrer à ses camarades.

Dans la lettre du 11 août 1916, Jean réagit face à l’envoi de la photographie de Louise et la description de ses impressions prend des formes de déclaration. Cette photographie de groupe a été prise à Mazilly le 7 août 1916 et figure en bonne place dans l’album de famille.

La longue séparation et la dernière photo de Louise détenue par Jean datant de ses vingt ans explique sa surprise et sa découverte : « Et voilà qu’aujourd’hui je te « découvre », littéralement. »

Zoom sur la photo sur le visage de Louise avec enregistrement de la lettre.

« Je n’ai presque rien à te dire, rien qu’un mot sur l’expression que tu as prise dans le groupe.

Je ne te l’avais jamais vue, et elle est indéfinissable ; tantôt j’y vois le visage d’une jeune fille qui s’efforcerait à être grave, tantôt celui d’une femme qui chercherait un demi-sourire. Et puis tes yeux regardent ! ils ne sont pas du tout jeune fille, tes yeux ! 

C’est curieux comme ta physionomie s’affirme avec les années.

D’ailleurs, tu es à un moment de la vie où les traits sont particulièrement nets et intéressants. C’est dit ? »

Jean demande alors à Louise de réaliser son portrait chez un photographe de Bourges pour lui envoyer. Cette pratique photographique au sein des familles a connu un développement exponentiel pendant la première guerre mondiale, elle permettait aux uns et aux autres de garder un contact visuel avec les absents.


Les enfants : l'avenir

Les enfants : l'avenir

Les lettres du jeudi

Les lettres du jeudi écrites par les enfants permettent de connaître de quoi est fait leur vie à l’arrière.
Ils racontent leurs activités quotidiennes : promenade, herbier, sports, jeux au grenier, partie de jacquet avec leur mère…, leurs résultats scolaires, ce qui se passe à la maison, les chamailleries entre frères…

Icône Lettre : Lettre du jeudi 14 octobre 1915  d’André et Maurice

Icône enregistrement audio : Lettre d'André du 14 octobre 1915


" Un esprit sain dans un corps sain "

" Un esprit sain dans un corps sain "

Jean le pédagogue, l’inspecteur de l’école primaire souffre de ne pas pouvoir suivre au jour le jour la scolarité de ses fils.
Il le fait donc à distance et ne tarit jamais de recommandations et de conseils.

Il insiste sur l’importance du jeu et de l’activité physique dans le développement intellectuel.

Icône lettre : lettre du ?

Jean entretient une correspondance avec l’instituteur de Maurice, M. Jacquet, qui lui rend compte de ses résultats régulièrement.

Icône lettre : lettre du ?


Mazilly : "L'ermitage"

Mazilly : "L'ermitage"

Louise et les enfants passent leurs étés à la campagne dans la maison familiale de Mazilly.

Les amis, les parents les rejoignent et ce lieu fait figure de refuge, « d’ermitage ».

André et Maurice y passent leurs vacances, entre activités au grand air et travail scolaire. Dans les lettres du jeudi, ils partagent et rendent compte à leur père de leurs occupations campagnardes.

Icône lettre : Lettre du 19 août 1915 


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