29 lettres de Marc Bloch adressées à André Déléage (53 J)
Marc Bloch, André Déléage et la Saône-et-Loire
Ce 23 juin 2026, Marc Bloch et Simonne Vidal, son épouse, entreront au Panthéon. Historien français, résistant torturé et fusillé en 1944 par l’Occupant, il sera le premier représentant de sa discipline à y être inhumé.
Marc Bloch n’a pas d’attache avec la Saône-et-Loire. Ce qui le lie au département, c’est sa relation amicale et scientifique avec André Déléage, historien de la Bourgogne. Leur correspondance ininterrompue entre 1927 et 1940 en témoigne.
Le fonds d’archives d’André Déléage (53 J) conservé aux Archives départementales de Saône-et-Loire depuis son dépôt en 2000 comprend, outre la documentation de recherche de l’historien, 29 lettres signées de la main de Marc Bloch.
Des figures historiennes
« Le bon historien, lui, ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier ».
Marc Bloch est une figure de la discipline historique, cette science qui cherche à « comprendre », et non à « juger ». Sa démarche consiste à interroger les témoins « sans autre souci que de connaître les faits, tels qu’ils furent ». « Un moment vient cependant, où les chemins se séparent. Quand le savant a observé et expliqué, sa tâche est finie. Au juge, il reste encore à rendre sa sentence ». Obnubilé par le régime de vérité, il perçoit l’histoire comme « une vaste expérience de variétés humaines, une longue rencontre des hommes ».
Avec Lucien Febvre, il fonde en 1929 une école historique, les Annales. Leur nouvelle conception d’écriture de l’histoire est diffusée dans une revue scientifique intitulée Annales d’histoire économique et sociale. L’objectif est de faire dialoguer leur matière avec d’autres sciences sociales, notamment la sociologie et l’anthropologie, et de prêter une attention inédite au temps présent.
Cette démarche trouve sa pleine expression dans ses contributions qui sont aujourd’hui devenus des classiques : Les fausses nouvelles de la guerre en 1921, Les rois thaumaturges en 1924, Les caractères originaux de l’histoire rurale française en 1931, La société féodale en 1939-1940 et publiées de manière posthume L’étrange défaite en 1946 et Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien en 1949.
En réponse à André Déléage qui lui apprend pouvoir se consacrer trois années à sa thèse, Marc Bloch écrit le 29 août 1928, : « Le moment est venu de vous faire votre équipement d’historien. N’oubliez pas les regards à jeter vers les disciplines voisines : linguistique (la mieux organisée des sciences de l’homme !), droit, sociologie, économie. Et familiarisez-vous avec les instruments de travail. Ce sont les deux grands points, l’instrument technique et la culture. Faute de l’un ou de l’autre, on n’est qu’un rêveur, ou un érudit… »
Dans cette même lettre, Marc Bloch fait part de son projet d’édition à André Déléage : « Nous avons entrepris, M. Febvre et moi, de fonder une revue – les Annales d’histoire économique et sociale – qui commencera à paraître en janvier chez Colin. Je crois que nous ferons de la bonne besogne ; mais la tâche est lourde »
L’apport de Déléage à la discipline historique est sans doute plus modeste, même si ses travaux font autorité. Le fait qu’il ait été fauché prématurément par la guerre ampute sa contribution à l’histoire rurale française. On retiendra toutefois ses travaux relatifs à l’histoire de l’Antiquité, ainsi que sur la fiscalité (les cadastres, la capitation) auxquels les historiens se réfèrent encore aujourd’hui, et ses publications sur les archives du prieuré Saint-Symphorien d’Autun, et surtout sa thèse sur la vie rurale en Bourgogne jusqu’au début du XIe siècle, publiée par Protat en 1941 (et épuisée depuis longtemps). Dans cette dernière, il mobilise des méthodes novatrices et pionnières, s’efforçant notamment de reconstituer les origines de l’occupation du sol et du peuplement à partir de l’analyse des toponymes.
De nos jours, Déléage est éclipsé par une autre figure mâconnaise, Georges Duby, dont la thèse consacrée à La Société aux XIe et XIIe siècles dans la région mâconnaise publiée en 1953 a nourri plusieurs générations de médiévistes.
Des hommes engagés
Né en 1886, Marc Bloch grandit au sein d’une famille nombreuse. Il doit probablement son goût pour l’histoire à son père, Gustave, spécialiste du Sénat romain. Dans son sillage, il entre à l’École normale supérieure de Paris (1904) et est reçu à l’agrégation d’histoire et de géographie quatre ans plus tard.
Outre ses activités d’enseignement et de recherche, sa vie est marquée par son expérience combattante. En août 1914, il est mobilisé comme sergent d’infanterie. Sa conduite pendant le conflit lui vaut la Croix de guerre et la Légion d’honneur en 1919.
En 1939, il s'engage malgré son âge (53 ans), ses six enfants mineurs et sa chaire à la Sorbonne.
Dans ses lettres adressées à André Déléage d’octobre et décembre 1939, Marc Bloch revient sur sa mobilisation en Alsace : « Je suis en effet mobilisé […] Ma besogne n’est guère intéressante et je m’efforce […] de trouv[er] un emploi où je sois plus utile. »
Il entre dans la Résistance en 1942 au sein du mouvement Franc-Tireur. En mars 1944, il est arrêté par la Gestapo, torturé, et enfermé à la prison de Montluc. Il est fusillé le 16 juin de la même année à Saint-Didier-de-Formans, dans le département de l’Ain.
André Déléage a épousé les idées et l’engagement de son maître. Dès septembre 1939, il manifeste son désir de s’engager. Tel un père couvant son enfant, Marc Bloch, profondément marqué par l’expérience de la Grande guerre, dispense des mots protecteurs : « Mais la question est de servir, non de s’exposer inutilement […]. Je sais bien que vous ne songerez à vous dérober à aucun péril ».
Entré en Résistance en 1942, André Déléage a joué un rôle très actif à Nancy dans les réseaux de renseignements. En décembre 1944, combattant à la tête d’une compagnie des Forces Françaises Libres, il fut mortellement blessé près de Luxembourg, laissant une veuve, Marguerite, et un enfant de 4 ans, Jean.
Du maître à l'élève
Les lettres révèlent la relation d’un maître et de son élève. Toujours exigeant, Marc Bloch l’encourage à approfondir des pistes ouvertes, souligne les améliorations à apporter. Leur personnalité est ainsi mise à nue dans leur humanité alors que les circonstances de la fin des années 1930 marquent le retour de la violence extrême.
Dans sa lettre du 5 octobre 1930, Marc Bloch témoigne de son travail de relecture et d'accompagnement d'André Déléage dans la rédaction de sa thèse : "Que je vous dise d'abord combien vos trois chapitres m'ont intéressé. Il y a là un grand nombre de remarques tout à fait neuves et pénétrantes. Si je m'apprête à vous présenter surtout des critiques, c'est parce que je ne vois pas quel intérêt vous pourriez prendre à une énumération de bene. Mais, bien souvent, je n'ai qu'à approuver et m'instruire. Passons maintenant aux quelques points sur lesquels je voudrais attirer votre attention."
Pour aller plus loin :
Dans le contexte de sa panthéonisation, les ouvrages de Marc Bloch sont réédités :
Réflexions d’une histoire sur les fausses nouvelles de la guerre, Paris, Dunod Poche, 2025.
Les rois thaumaturges. Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre, Paris, Folio, 2026.
La société féodale, Paris, Albin Michel, 2026.
L’étrange défaite. Témoignage écrit en 1940, Paris, Éditions Gallimard, 2026.
Les caractères originaux de l’histoire rurale française, Paris, Armand Colin, 2026.
Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, Paris, Armand Colin, 2026.
Les Archives départementales de Saône-et-Loire conservent d’anciennes éditions accessibles en salle de lecture, à savoir :
La société féodale, la formation des liens de dépendance, Paris, Albin Michel, 1939 [BH 468].
Les caractères originaux de l’histoire rurale française, Paris, Armand Colin, 1968 (3e éd.) [BH 1996].
Les rois thaumaturges. Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale, particulièrement en France et en Angleterre, Publications de la Faculté des Lettres de l’Université de Strasbourg, Strasbourg, 1924 [BH 3349].
Parmi les études consacrées à l’homme et à son apport à l’histoire, voir :
« Marc Bloch, L’historien combattant », L’Histoire, n°535, septembre 2025.
Alya Aglan, La double mort de Marc Bloch, Flammarion, 2026.
Marc Bloch. L’histoire en résistance, Florian Mazel et Yann Potin (dir.), Paris, Éditions du Seuil, 2026.
Peter Schöttler, Marc Bloch. Une biographie intellectuelle, Paris, Gallimard, 2026.
De nombreuses manifestations sont accessibles en ligne :
- « Marc Bloch et les Annales, un nouvel élan pour l’histoire », France culture, podcast du 11 décembre 2024, avec la participation d’Étienne Anheim et de Nicolas Offenstadt.
- Marc Bloch : vie, combats, héritages, panthéonisation », Journée d’étude du 17 mars 2026, organisée par l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
https://www.youtube.com/watch?v=v4El9L7BBKs
- « Comment Marc Bloch a révolutionné l’histoire ?; avec Florian Mazel » du 8 juin 2026, Storiavoce, un podcast d’Histoire & Civilisations.
Comment Marc Bloch a révolutionné l'histoire ?, avec Florian Mazel - YouTube
- « 15 juin : Marc Bloch au Panthéon – une journée de conférences à Strasbourg » du 15 juin 2026, organisée par l’Université de Strasbourg.
https://www.youtube.com/@unistra/featured
- « Journée d’étude et d’hommage à Marc Bloch » du 16 juin 2026, organisé par la Préfecture de l’Ain et le Département de l’Ain.
[En direct] le 16 juin 2026 à 14h, hommage à Marc Bloch, Résistant fusillé dans l'Ain en 1944
- « Marc Bloch : l’historien qui combattait les nazis », émission de Nota Bene du 16 juin 2026.
Marc Bloch : l’historien qui combattait les nazis
Sur André Déléage :
« André Déléage (1903-1944) : actes du colloque de Cluny, 3-5 septembre 2003 », Annales de Bourgogne, t. 83, 1-3, 2012 [REV 158/85].